Pour les trésoriers, David Laugier, Managing Director de Redbridge, décrypte le lexique du cadre prudentiel bancaire (output floor, RWA, cotation Banque de France), ses accords (réciprocité, rentabilité nette) et sa conjugaison dans la stratégie de financement.

Pourquoi est-il stratégique, pour un trésorier, de comprendre l’impact de la nouvelle réglementation Bâle III finalisé ?

Le cadre Bâle III finalisé vise à rendre les exigences de fonds propres plus cohérentes et comparables entre banques, en bornant l’avantage que certaines peuvent tirer de modèles internes trop favorables par rapport aux approches standard. Bale III finalisé intégre notamment un garde-fou (l’output floor) qui s’applique depuis le 1er janvier 2025 et sera progressivement renforcé jusqu’en 2033. Plusieurs études anticipent, toutes choses étant égales par ailleurs, une hausse à terme d’environ 15 % des actifs pondérés par les risques (RWA), c’est à dire de la valeur des expositions bancaires ajustée par des coefficients reflétant leur risque.

Les banques vont potentiellement réagir de trois manières à ces nouvelles règles. Elles peuvent choisir de réduire les enveloppes de risque, les volumes de crédit et leur appétit à s’exposer à des profils plus consommateurs de capital. Elles peuvent accepter d’absorber la hausse des RWA sans revenus additionnels, même si ce scénario de rentabilité dégradée paraît difficilement soutenable. Elles peuvent enfin compenser en recherchant plus de revenus, via des marges plus élevées et/ou davantage de side business cash management, forex et dépôts.

A quoi les trésoriers peuvent-ils s’attendre ?

L’output floor vise à remettre en ligne les banques dont les actifs pondérés étaient structurellement bas au regard des standards. A contrario, le besoin d’ajustement sera beaucoup plus limité, voire nul chez les banques qui suivaient de longue date des approches conservatrices (portefeuilles moins risqués, pondérations plus proches des approches standard) ou s’y sont résolues ces dernières années en anticipation des évolutions prudentielles.

L’impact de Bâle III finalisé ne sera donc pas le même chez tous les partenaires de son pool. Au-delà, les banques vont arbitrer plus finement entre produits et contreparties. Certains financements deviennent relativement plus efficients en capital. Par exemple, dans les crédits syndiqués, les lignes confirmées non tirées (RCF utilisées en back-up) peuvent rester attractives dans certains cas, notamment pour les grands groupes qui mobilisent peu ces lignes. À l’inverse, des engagements historiquement sous-estimés ou peu coûteux comme les découverts autorisés non utilisés peuvent voir leur coût en fonds propres augmenter, car les expositions hors bilan sont davantage capturées via des facteurs de conversion (qui déterminent la part de la ligne considérée comme exposée au risque).

Quelles sont les conséquences à prévoir sur la relation bancaire ?

Globalement, l’impact sera faible pour beaucoup d’entreprises et potentiellement marqué pour celles dont les besoins de financement consomment davantage de capital bancaire. Avec Bâle III finalisé, la dynamique de la relation bancaire est recentrée sur la consommation de capital, la réciprocité (share of wallet) et la rentabilité nette par client.

Du point de vue de la trésorerie, il fait sens de demander à chaque banque le rating interne attribué à l’entreprise et confronter, prêteur par prêteur, ce qui motive la lecture du profil de risque. Il est également pertinent de solliciter – à l’image de la démarche menée par Trafigura avec ses banques principales – une analyse toutes choses égales par ailleurs de l’impact de la mise en œuvre de Bâle III finalisé sur l’appétit, la structure et la rentabilité de la relation. Comment le nouveau cadre affecte-t-il la capacité de la banque à prêter ? les maturités ? les marges ? les covenants ? les exigences de revenus annexes ? Il faut également clarifier les référentiels utilisés dans les calculs prudentiels, notamment la cotation Banque de France. Ces sujets sont rarement maîtrisés finement par le chargé d’affaires et impliquent souvent un échange approfondi avec les équipes risque et crédit.

Que vient faire la cotation Banque de France dans ce débat ?

La référence de notation utilisée par les banques pour calculer les RWA devient un élément encore plus déterminant. Dans le calcul de l’output floor, la plupart des banques vont prendre en compte la note Banque de France. Pour les trésoriers, il est indispensable de disposer de la notation de chaque entité juridique bénéficiant d’un financement bancaire — y compris une ligne de trésorerie ou un découvert. Ce point a été rappelé lors d’un récent atelier des Journées de l’AFTE : au-delà de la notation de groupe, les établissements bancaires raisonnent souvent au niveau de l’entité locale, avec une appréciation propre du risque, tout en conservant une lecture consolidée du profil crédit. Le dialogue avec la Banque de France, dont la cotation est largement utilisée par les banques opérant en France, redevient un levier clé.Quel impact de Bâle III finalisé sur la stratégie de financement ?

La diversification des sources de financement devient un véritable levier de résilience. L’enjeu est d’objectiver son exposition à Bâle III finalisé afin d’identifier, instrument par instrument et entité par entité, les zones où le coût en capital risque d’augmenter et les alternatives réellement mobilisables. Dans cette lecture, certains financements adossés à des actifs peuvent s’avérer plus sensibles que des financements « non affectés », selon leur traitement prudentiel, la structure des engagements et la manière dont les risques sont pris en compte par les banques. En arrière-plan, le développement de la dette privée et, plus largement, de l’intermédiation non bancaire (shadow banking) pose la question d’un rééquilibrage entre financements bancaires et non bancaires à mesure que les contraintes de bilan et de rentabilité du capital se durcissent.

Sur les dix-huit derniers mois, Redbridge a observé une plus grande réflexion des entreprises en faveur de l’emprunt obligataire, notamment sur les marchés publics lorsqu’une notation est accessible, mais aussi vers des solutions privées lorsque la capacité bancaire se resserre. Dans ce contexte, il devient pertinent d’intégrer le paramètre Bâle III finalisé dans la planification de financement à cinq ans : définir une trajectoire de diversification, préciser une cible de notation (au niveau du groupe et des principales entités) et préparer, à moyen terme, une possible réduction de la dépendance à l’égard du crédit bancaire. Enfin, l’affacturage s’inscrit dans cette même logique de diversification. En améliorant le besoin en fonds de roulement, il contribue à réduire la pression sur certaines lignes et à renforcer la flexibilité financière.

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