L’industrie des paiements a souvent tendance à s’enticher de mots à la mode avant même de regarder les bénéfices opérationnels. Gabriel Lucas, Director – Payments Advisory chez Redbridge, pointait récemment l’écart entre le battage médiatique et la valeur du Buy Now Pay Later. Il observe aujourd’hui comment l’histoire se rejoue, plus discrètement, avec les stablecoins.

Quelques éléments de contexte et définitions

Un stablecoin est un jeton numérique indexé sur une monnaie fiduciaire (fiat) comme le dollar américain ou l’euro, conçu pour conserver une valeur stable dans le temps. Contrairement aux cryptomonnaies volatiles, cette parité est maintenue grâce à des réserves, qui peuvent inclure des liquidités, des équivalents de trésorerie ou de la dette souveraine à court terme. La différence avec une « monnaie numérique de banque centrale » (MNBC, ou CBDC pour Central Bank Digital Currency) est que celle-ci est émise directement par une banque centrale et garantie par cette institution — un exemple en serait l’« euro numérique ». Enfin, le terme « fiat » désigne une monnaie émise par un État (comme l’USD ou l’EUR) ayant cours légal.

La sécurité et la fiabilité du stablecoin dépendent de la qualité et de la transparence de ses réserves, du modèle de gouvernance et de la supervision réglementaire. Les stablecoins intégralement adossés, et faisant l’objet d’audits réguliers, tels que USD Coin (USDC) et Pax Dollar (USDP), sont généralement considérés parmi les plus fiables, en raison de la transparence sur leurs réserves investies en bons du Trésor américain à court terme, régulièrement publiées — même si le stablecoin le plus utilisé demeure USD Tether (USDT).

La plupart des régulateurs traitent les stablecoins comme des actifs financiers plutôt que comme de la monnaie, et ils ne deviennent « monnaie » qu’au moment de leur conversion en fiat — c’est là le paradoxe : la monnaie a été créée pour simplifier l’échange d’actifs, et aujourd’hui c’est un actif, le stablecoin, qui facilite la circulation de la monnaie. Dans le commerce international, cette qualification signifie qu’ils peuvent franchir les frontières sans être considérés comme des devises tant qu’ils ne sont pas convertis. Pour les commerçants, vendre des biens ou des services contre un actif soulève des enjeux comptables spécifiques. La valeur est enregistrée au moment de la transaction, et les variations avant conversion peuvent être imposables. Beaucoup convertissent immédiatement en fiat, mais les cadres devront évoluer au fur et à mesure que l’adoption progresse.

Économie et nouveaux entrants

L’écosystème des stablecoins est passé de niche à de masse. À la mi-2025, la capitalisation totale des stablecoins atteignait 252 milliards de dollars, avec Tether (USDT) représentant une part de marché de 68 % (plus de 112 milliards en circulation), suivi par USDC (64 milliards), qui bénéficie d’une confiance institutionnelle. La quasi-totalité (99 %) des stablecoins sont indexés sur le dollar américain (CoinLaw). À lui seul, l’USDT traite 20 à 25 milliards de dollars par jour, une grande partie liée étant liée aux paiements, notamment transfrontaliers, où le règlement en stablecoin ressort plus rapide et moins coûteux.

Comment les émetteurs de stablecoins tirent-ils profit de cette activité ? Le principal moteur de revenus réside dans les intérêts générés par les réserves. L’attestation de Tether pour le T4 2024 fait état de 13 milliards de dollars de profits nets, soutenus par plus de 113 milliards de dollars d’avoirs en bons du Trésor américain et un coussin de réserve supérieur à 7 milliards. Plus tôt en 2024, Tether avait déjà déclaré 5,2 milliards de dollars sur le seul premier semestre. Les émetteurs perçoivent également des revenus via des frais, des licences d’API et des services en marque blanche (white-label).

La finance traditionnelle s’aligne progressivement sur les stablecoins. La JPM Coin de JPMorgan est opérationnelle pour le règlement institutionnel, permettant des paiements de gros 24/7 entre clients (JPMorgan). PayPal a lancé PayPal USD (PYUSD) en 2023, un stablecoin entièrement adossé à la monnaie fiduciaire, remboursable à parité 1:1 et disponible sur Ethereum et Solana (PayPal Newsroom). Visa et Mastercard pilotent également des programmes de règlement fondés sur l’USDC sur Ethereum et Solana, permettant aux commerçants de recevoir directement de l’USDC (Visa Press Release, Mastercard Newsroom).

Toutefois, les bénéfices reposent sur des taux élevés, tandis que des tensions sur la liquidité ou des vagues soudaines de rachats pourraient mettre les émetteurs en difficulté. Pour les commerçants et les prestataires de services de paiement (Payment Service Providers, PSP), l’enjeu consiste à intégrer des solutions de sortie vers le fiat (off-ramps) et à sécuriser un cadre réglementaire adéquat.

Principaux cas d’usage des stablecoins dans les paiements

Les stablecoins démontrent leur valeur là où la vitesse, le coût et la transparence comptent le plus.

Pour le règlement, ils contournent les horaires de cut-off et les fermetures des infrastructures de paiement le week-end, permettant à notamment aux place de marché (marketplaces) de payer un commerçant un dimanche, avec mise à disposition des des fonds quasi immédiate. Dans les paiements transfrontaliers, les stablecoins éliminent les banques correspondantes, réduisant délais et frais tout en améliorant la visibilité. Cela renforce la liquidité et réduit le besoin de préfinancement.

Dans les transactions transfrontalières, les stablecoins permettent aux commerçants de figer la valeur au moment du paiement, d’éviter les fluctuations de change et, dans certains cas, de générer un rendement jusqu’à la conversion. Cela stabilise les revenus et apporte de la flexibilité à la trésorerie, tout en abaissant les coûts de conversion par rapport aux canaux de change traditionnels.

Pour les transactions de faible montant et à forte fréquence, les stablecoins rendent les micropaiements viables en supprimant le poids des commissions de quelques centimes, qui grève toute la rentabilité du négoce. Avec une conformité on-chain, chaque transaction est traçable en temps réel, offrant aux régulateurs, commerçants et consommateurs une visibilité accrue et un rapprochement comptable plus rapide.

Des applications concrètes ? Citons les plateformes de contenus numériques testant des pourboires de quelques centimes, les applications de VTC expérimentant des paiements instantanés aux chauffeurs, et les entreprises pilotant des transferts de trésorerie automatisés entre filiales. Ces exemples montrent le passage de la théorie à la pratique.

Et pour la suite ?

Selon McKinsey, la tokenisation de la monnaie peut réduire le risque opérationnel, accélérer le règlement et améliorer la liquidité lorsqu’elle est intégrée aux systèmes institutionnels. Des cadres législatifs tels que le GENIUS Act aux États-Unis et MiCAR dans l’Union européenne posent des règles plus claires sur l’émission, le rachat et la conformité — indispensable pour que les stablecoins changent de dimension.

L’application la plus évidente des stablecoins concerne les virements transfrontaliers, en proposant une solution quasi-instantanée, peu onéreuse, auditable sur des registres transparent à des paiements coûteux et prenant plusieurs jours. Pour les commerçants et les prestataires de paiement, les stablecoins offrent un règlement plus rapide, une moindre exposition au risque de change et de nouveaux modèles de facturation sans refonte majeure de l’infrastructure. Pour les émetteurs et les institutions financières, ils représentent un produit à fort potentiel de développement, générant un rendement récurrent via les réserves, créant ainsi un nouveau centre de profits dans les paiements.

La prochaine frontière est celle de la programmabilité. Si les stablecoins intègrent demain le calcul des taxes, le rapprochement facture-paiement ou encore un marquage ESG au niveau de la transaction, ils cesseront d’être de simples voies de paiements moins chères pour devenir une infrastructure à valeur ajoutée. C’est là que commerçants, banques et régulateurs devront collaborer — non seulement pour faire circuler l’argent plus vite, mais pour le faire circuler plus intelligemment.

Si l’adoption suit sa trajectoire actuelle, les stablecoins pourraient devenir une méthode de règlement par défaut dans le commerce mondial, un outil de liquidité pour les entreprises et un nouveau standard de conformité dans les paiements régulés. Je suis convaincu que les PSP qui l’intégreront tôt, s’aligneront sur les exigences réglementaires et répondront aux attentes des commerçants façonneront la prochaine génération d’infrastructures de paiement.

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