La première plénière des Journées a réuni sur scène, trois économistes brossant le portrait de notre monde en recomposition. Pour Ana Boata d’Allianz Trade, Tania Sollogoub du Crédit Agricole, et Jean-Marc Daniel de l’ESCP, l’enjeu pour les trésoriers n’est plus de prévoir de manière précise, mais de s’équiper pour naviguer dans l’incertitude.
Le métier des économistes est devenu plus ingrat. Les scénarios centraux n’ont plus la force qu’ils avaient autrefois, compliquant considérablement la gestion des risques. Pour Ana Boata, responsable de la recherche en économie chez Allianz Trade, « leurs probabilités se situent souvent en dessous de 50 %, plutôt vers 40 %, et se rapprochent en termes de probabilité des scénarios alternatifs, qui eux concentrent les plus grands risques ».
Cette instabilité découle, selon elle, en partie des politiques publiques. « Quand vous libérez 2 000 milliards de dollars pour financer l’innovation aux États-Unis ou au Royaume-Uni, vous créez mécaniquement un différentiel de trajectoire avec l’Europe si celle-ci ne suit pas. » Lorsque le système lui-même devient générateur d’instabilité, comment les agents peuvent ils lui faire confiance pour produire des solutions de stabilisation ? Les entreprises, notamment multinationales, doivent se préparer à des chocs sur les changes, à des ruptures de chaînes de valeur, à des tensions politiques durables. « Les entreprises ne sont pas encore assez équipées pour gérer ces risques financiers, climatiques, géopolitiques », prévient-elle.
Quelle spécialisation pour l’Europe ?
Sur un horizon plus long, la question cruciale pour l’Europe est celle des choix de spécialisation. « Nous devons absolument éviter la triangulation entre la Chine et les États-Unis en entrant en concurrence frontale sur les secteurs qu’ils considèrent stratégiques, comme l’intelligence artificielle », explique Tania Sollogoub, économiste senior en charge des pays émergents et des risques géopolitiques au Crédit Agricole. L’enjeu pour les économies européennes, selon elle, est de trouver son propre modèle, en identifiant des niches industrielles, technologiques et de services où s’affirmer. Cela passe aussi par une approche plus fine des pays et des marchés. « Pour opérer cette sélection, il faut regarder au-delà des statistiques. Les contrats sociaux, le cadre institutionnel, la direction que se donne chaque pays disent beaucoup de sa stabilité à long terme et de sa capacité à traverser les crises qui surviendront. »
Tania Sollogoub évoque le passage d’un monde « monopolaire » à un monde de « puissances multipolaire », porté par la démographie, la translation des capacités de production et des changements culturels. « La question centrale devient : qui va faire la norme ? Quand l’Arabie saoudite achète de la viande au Brésil, elle façonne la politique sanitaire brésilienne », illustre Tania Sollogoub.
À court terme, les projecteurs restent braqués sur les États-Unis. « La croissance est encore tirée par les États-Unis, qui pourraient faire 2,5 % quand l’Allemagne et la France sont à 1% et l’Italie stagne », constate Ana Boata. L’intelligence artificielle joue un rôle clé : « L’IA explique désormais un tiers de la croissance américaine. » Fait marquant pour des trésoriers exposés au commerce international, les droits de douane imposés par l’administration Trump n’ont pas provoqué d’inflation. « Les droits de douane n’ont pas été répercutés au consommateur américain : ce sont les exportateurs qui ont accepté des baisses de prix », souligne-t-elle. Dans sa vision mercantiliste, « l’administration Trump est très forte pour imposer à ses partenaires d’investir aux États-Unis en échange d’un maintien de l’accès à son marché ».
Jean-Marc Daniel, professeur émérite à l’ESCP, insiste sur la rupture à l’œuvre outre-Atlantique. « En imposant des droits de douane sans consultation, l’administration Trump rompt le pacte fondamental des États-Unis, qui veut que les impôts sont votés par le Congrès. C’est une impasse démocratique et stratégique », prédit-il. Il rappelle aussi que « c’est la première fois que nous avons une puissance dominante aussi endettée », ce qui est une source d’inquiétude alors que « depuis 1971, accumuler des avoirs sur les États-Unis n’est plus lié à l’or ». À cela s’ajoute une polarisation extrême du système institutionnel américain. Tania Sollogoub pointe « une dérive du risque politique vers un risque institutionnel », les checks and balances étant de moins en moins en mesure de produire des compromis au Congrès. « Le cycle politique de la crise américaine est plus long que le cycle électoral. La polarisation mettra sans doute une génération à se résorber », estime-t-elle.
Investir dans les pays émergents
Dans ce contexte, comment les entreprises s’adaptent-elles ? Pour Ana Boata, la première réponse est simple sur le papier : « Dans un environnement de croissance faible, il faut aller chercher la croissance là où elle est, et elle n’est pas en Europe. » Deux tiers de la croissance mondiale viennent aujourd’hui des pays émergents, qui profitent d’un environnement de dollar moins agressif. « Ces économies sont encore mal connues, il faut donc être exposé aux bons clients et avoir une politique de risque prudente », insiste-t-elle. Parallèlement, les entreprises reroutent leurs chaînes de valeur pour réduire leurs risques systémiques : diversification des partenaires au-delà de la Chine, montée en puissance de l’Asie du Sud-Est, émergence de hubs comme la Malaisie. « Deux tiers des exportations chinoises vers les États-Unis passent désormais par d’autres routes du commerce », rapporte Ana Boata, ce qui génère des flux financiers complexes que les directions financières doivent maîtriser.
Indicateurs à suivre
Face à cette complexité, les intervenants ont livré une boussole minimale d’indicateurs à suivre. Ana Boata recommande de regarder en priorité la croissance économique, « qui donne un ordre de grandeur sur la dynamique des volumes », ainsi que l’inflation par sous-secteur ou les prix à la production, « de bons proxy pour la croissance du chiffre d’affaires ». Jean-Marc Daniel invite à surveiller le « différentiel de taux d’intérêt », classique, mais y ajoute un clin d’œil très contemporain : le cours du bitcoin, qu’il voit à la baisse. Tania Sollogoub, enfin, propose d’entrer résolument « dans l’ère de la géo-économie » et d’observer « qui construit aujourd’hui les infrastructures de la digitalisation et de l’IA ». À ses yeux, la Chine est en pointe, avec une « percée spectaculaire de solutions comme DeepSeek ». Les choix de dépense publique de chaque pays pointeront, selon elle, « sa trajectoire, ses priorités de souveraineté et sa capacité à être résilient, à absorber les chocs ».
Le message adressé aux trésoriers est double : accepter que la crise soit devenue le régime normal de l’économie mondiale, et se doter d’outils intellectuels et opérationnels pour traverser un « cycle de la peur », pour citer John Maynard Keynes, sans s’y laisser enfermer. Dans cet environnement, la gestion de trésorerie devient un art de pilotage fin entre scénarios incertains, chaînes de valeur mouvantes et États qui redéfinissent les règles du jeu.