Nouvel article de notre série pays consacrée au monde des paiements. Cap sur la Suisse. Chaira Mekkaoui, associate director – conseil en monétique chez Redbridge, analyse la structure du marché helvète des paiements et présente les tendances de la sphère du commerce en ligne.
Le marché suisse des paiements est souvent présenté comme mature, ce qui est vrai, mais il convient dans notre constat de refléter la singularité de cet écosystème qui embrasse le changement avec coordination et sans jamais perdre en cohérence face à la disruption technologique ou la pression réglementaire.
Comportements de paiement en Suisse : une adoption du numérique sur des bases stables
La carte occupe une place centrale dans les comportements de paiements en Suisse. Même si les espèces conservent un poids plus important que dans la plupart des pays voisins, les cartes de débit dominent les règlements des dépenses courantes. Le virage vers l’économie numérique s’est opéré progressivement, plutôt que brutalement et la population de consommateurs n’est pas homogène. Expatriés, travailleurs frontaliers et touristes représentent une part importante des transactions, avec des habitudes de paiement qui ne coïncident pas toujours avec les préférences domestiques.
Dans les paiements en ligne, les cartes constituent le socle de la plupart des transactions et sont de plus en plus intégrées aux wallets. Apple Pay et Google Pay ont gagné du terrain, portés par la commodité plutôt que par l’innovation. Le paiement fractionné (Buy Now, Pay Later ou BNPL) s’est développé plus modérément qu’en Allemagne ou dans les pays nordiques. Le rapport des consommateurs suisses au crédit a toujours été prudent, ce qui impose un plafond naturel à l’expansion du paiement fractionné, quelle que soit l’intensité des efforts commerciaux déployés par les prestataires.
Un phénomène se démarque : TWINT. Lancée conjointement par les banques suisses, l’application de paiement a progressivement intégré le quotidien des Suisses. Avec plus de 6 millions d’utilisateurs actifs et une acceptation dans plus de 80 % des points de vente suisses, TWINT a traité plus de 900 millions de transactions en 2025 : transferts entre particuliers (P2P), paiements par QR code, transports, stationnement et commerce en ligne. Son succès ne repose pas sur le remplacement de la carte, mais sur la réponse apportée aux usages où l’immédiateté et la simplicité priment, la carte continuant de prendre en charge tout le reste.
Les wallets internationaux ont pénétré un écosystème où une alternative domestique crédible existait déjà. Ils coexistent donc aujourd’hui avec TWINT plutôt que de dominer la sphère du paiement mobile.
Les acteurs du paiement en Suisse : un écosystème piloté par les banques
Le paysage des prestataires suisses se distingue de la plupart des marchés européens sur un point fondamental : les banques sont demeurées les architectes centrales de l’écosystème, au lieu d’être progressivement reléguées au second plan par les fintechs et les prestataires de services de paiement (PSP) mondiaux.
TWINT l’illustre clairement. Plutôt que de se concurrencer individuellement et de fragmenter ainsi l’espace domestique du paiement mobile, les banques suisses se sont coordonnées autour d’une infrastructure commune unique, capable d’atteindre une taille critique : une solution de paiement mobile détenue localement et bénéficiant d’une adoption de masse réelle, ce que peu de marchés européens peuvent revendiquer.
Les PSP et acquéreurs internationaux sont néanmoins de plus en plus présents, en particulier dans le commerce en ligne et le commerce transfrontalier. Le marché Suisse exige plus qu’une solution de paiement domestique. Les commerçants, plus exposés à la clientèle internationale, doivent gérer les transactions multidevises, le change (FX) et des moyens de paiement internationaux (Alipay, WeChat Pay, UnionPay, iDEAL). Cette exigence s’impose donc aux prestataires de services de paiement. Les grands commerçants adoptent des architectures plus modulaires, qui font entrer des spécialistes mondiaux dans leur chaîne de paiement. L’écosystème n’en demeure pas moins bien moins fragmenté que sur les marchés voisins.
Une tension subsiste toutefois : l’accès aux interfaces de communication en champ proche (NFC) des appareils mobiles est actuellement contrôlé par les grands fournisseurs technologiques mondiaux. En Suisse, les restrictions d’Apple sur l’accès au NFC limitent la capacité des solutions domestiques à concurrencer à armes égales la firme à la pomme sur le paiement sans contact. Cette situation fait l’objet d’une enquête préliminaire de la COMCO, l’autorité suisse de la concurrence.
L’infrastructure de paiement : coexistence plutôt que concurrence
L’infrastructure de paiement suisse repose sur plusieurs couches complémentaires, qui répondent à des contextes différents plutôt que de se concurrencer directement.
Les cartes offrent une acceptation universelle dans le commerce de détail et une interopérabilité internationale. Le système Swiss Interbank Clearing (SIC) constitue le socle du règlement interbancaire domestique. La Suisse a pris de l’avance sur l’infrastructure de paiement instantané : le service de paiements instantanés SIC a été mis en service en août 2024, réglant les transactions en moins de 10 secondes, 24 heures sur 24. TWINT gère les paiements mobiles domestiques et les transferts P2P, tandis que les wallets internationaux apportent la commodité au niveau de l’appareil.
Ces différentes couches ne se livrent aucune guerre : le touriste qui règle dans une boutique de luxe utilise une carte, l’habitant qui partage une addition recourt à TWINT et le commerçant en ligne optimise sa conversion en proposant les deux. L’infrastructure a évolué pour soutenir cette coexistence plutôt que de forcer une consolidation autour d’un modèle dominant.
La facture QR, obligatoire depuis octobre 2022, ajoute une couche domestique supplémentaire : elle standardise les paiements de banque à banque pour la facturation et remplace les anciens formats papier. Elle renforce le versant compte-à-compte de l’infrastructure sans exiger le moindre nouveau comportement de la part des consommateurs.
Il en résulte un environnement multi-rails stable, qui fonctionne précisément parce qu’aucun acteur n’a eu l’intérêt ni la capacité d’évincer les autres. La limite de ce modèle apparaît toutefois à la frontière : dès que les transactions sortent du périmètre du franc suisse, l’infrastructure domestique cède la place aux réseaux de banques correspondantes, à SWIFT et aux réseaux de cartes internationaux, sur lesquels la Suisse n’exerce aucun contrôle réel.
Les commerçants suisses, entre confiance domestique et exposition internationale
Le tissu commerçant suisse est plus exposé à l’international que dans d’autres marchés. Les commerçants doivent optimiser à la fois pour une clientèle domestique aux préférences locales spécifiques et pour une clientèle très internationale, pour laquelle la Suisse s’inscrit souvent dans un parcours transfrontalier.
Dans le commerce de luxe, l’hôtellerie, l’horlogerie et le tourisme haut de gamme, les clients internationaux sont souvent les premiers moteurs du chiffre d’affaires. Pour ces commerçants, accepter les moyens de paiement internationaux relève de l’exigence de base et non de la décision stratégique : wallets chinois, schemes de cartes internationaux et interfaces numériques mondiales doivent fonctionner de manière fluide. Ne pas les accepter a un impact direct et visible sur la conversion et le chiffre d’affaires.
Dans le même temps, les commerçants suisses qui vendent en Europe font face à une complexité supplémentaire. Opérer hors de l’UE impose de se conformer aux réglementations européennes, dont l’authentification forte du client (SCA). Cela pèse de manière disproportionnée sur les commerçants suisses, qui absorbent la charge de conformité de la réglementation européenne sans bénéficier de son harmonisation.
Sur le plan domestique, TWINT a démontré que la conversion s’améliore sensiblement lorsque les préférences locales sont respectées. Mais TWINT est une solution domestique sans portée internationale, ce qui contraint les commerçants à maintenir des stacks d’acceptation parallèles pour les clients locaux et internationaux.
Le défi des commerçants se ramène donc à trois arbitrages :
- entre pertinence domestique et portée internationale ;
- entre simplicité et performance : les prestataires intégrés offrent une gestion facilitée, tandis que les acteurs spécialisés obtiennent souvent de meilleurs résultats dans des domaines comme la lutte contre la fraude ou le routage ;
- entre coût et expérience : les paiements pèsent directement sur les marges, mais les commerçants suisses tendent à optimiser par l’efficacité opérationnelle plutôt que par la seule réduction des frais.
Il en résulte une stratégie de paiement plus fine, où les décisions se prennent au niveau du segment de clientèle, du canal et du type de transaction et non du seul prestataire.
La réglementation des paiements en Suisse : la stabilité plutôt que l’intervention
La position réglementaire de la Suisse est singulière pour une raison simple : elle ne fait pas partie de l’UE. La deuxième directive sur les services de paiement (DSP2) ne s’y applique pas : les obligations liées à l’Open Banking, le plafonnement des commissions d’interchange et les interventions concurrentielles qui ont redessiné l’économie des paiements dans l’UE n’ont pas été directement transposés dans le droit suisse.
Plutôt qu’une pression réglementaire venue redessiner la concurrence, ce sont des incitations commerciales et des décisions collectives de la profession qui ont fait évoluer le marché. L’écosystème a ainsi pu s’adapter progressivement, sans la disruption structurelle que la réglementation a provoquée ailleurs.
Cela ne signifie pas pour autant que la Suisse serait isolée des dynamiques européennes. Les acteurs du paiement restent étroitement liés aux normes et aux infrastructures de l’UE. Le rythme et la logique du changement y sont juste différents et l’asymétrie réglementaire, qui engendre une réelle complexité opérationnelle pour les commerçants exposés au transfrontalier, doit être appréhendée.
En pratique, l’évolution du marché est moins façonnée par des paquets réglementaires que par la coordination du secteur, sous la supervision de la FINMA. Les décisions collectives – comme le déploiement des paiements instantanés ou la migration vers la facture QR – naissent d’un dialogue structuré entre banques, réseaux de paiement et régulateurs, et non d’une intervention descendante.
Le modèle de paiement suisse : la coordination comme avantage compétitif
Ce qui tient l’ensemble, ce n’est ni la réglementation, ni une plateforme dominante unique, ni une disruption rapide, mais la coordination entre banques, rails, préférences domestiques et exigences internationales. TWINT existe parce que les banques ont choisi de le construire ensemble, au lieu de se concurrencer et de fragmenter le marché. Les infrastructures coexistent parce que les incitations sont alignées sur la stabilité, et non sur l’éviction.
Conclusion
Le marché suisse des paiements se stratifie : la valeur ne se déplace pas des banques vers de nouveaux entrants, elle se répartit sur un ensemble croissant de rails, chacun remplissant une fonction précise, le tout maintenu par un niveau de coordination que peu de marchés parviennent à reproduire.
La véritable question, pour la Suisse, est de savoir comment préserver cette cohérence à mesure que l’écosystème devient plus international, plus complexe et, discrètement, plus disputé.
Cet article a été publié initialement dans The Paypers.