Chaira Mekkaoui, associate director au sein de l’équipe conseil en paiement de Redbridge, présente les dernières tendances en matière de paiements en France et analyse les facteurs qui les influencent.
Le marché des paiements en France est souvent désigné comme un marché mature, une affirmation qui reste vraie mais mérite d’être nuancée pour refléter son évolution récente. L’enjeu de l’écosystème des paiements dans l’Hexagone a basculé dernièrement, passant de l’adoption de nouvelles solutions de paiement à la question du partage de la valeur sous une double pression tant réglementaire que liée au développement des plateformes de paiement mondiales.
Bien ancrées, les habitudes de paiements évoluent progressivement
Structurellement, le marché des paiements en France demeure dominé par la carte, notamment pour les achats en point de vente, avec le schéma Cartes Bancaires (CB) profondément ancré dans les usages quotidiens. Selon la Banque de France, les cartes dépassent désormais légèrement les espèces pour les paiements en magasin ; toutefois, les deux restent largement utilisées, démontrant une évolution progressive des comportements plutôt qu’une rupture.
Dans la sphère du commerce en ligne, la situation est moins homogène. Si les cartes continuent de soutenir la majorité des transactions, elles sont de plus en plus intégrées dans des wallets et des moyens de paiement alternatifs (Alternative Payment Methods – APMs). Apple Pay, en particulier, a gagné du terrain sur mobile grâce à sa simplicité et à son intégration fluide. Dans le même temps, PayPal et les solutions de Buy Now, Pay Later (BNPL) sont devenus des options de paiement standard. Leur succès n’est pas le fruit du hasard : ils répondent à des besoins de flexibilité et de sécurité, notamment pour les achats de montants élevés.
Les paiements entre pairs (Peer-to-Peer / P2P) suivent une dynamique similaire. Les solutions de compte-à-compte (account-to-account / A2A), qui migrent aujourd’hui vers Wero, sont de plus en plus utilisées pour les virements du quotidien. Il s’agit d’un des cas d’usage ciblés où les paiements instantanés s’imposent, faute d’émerger comme solution de remplacement universelle des cartes.
Quelle que soit leur nature, payeurs et bénéficiaires exigent des moyens de paiement davantage d’immédiateté, de simplicité et de cohérence. Cette demande est manifeste dans la sphère B2B où l’usage des cartes commerciales se développe, notamment pour la gestion des dépenses et des achats. Si les cartes commerciales fournissent des gains d’efficacité aux entreprises qui y recourent, elles sont synonymes de coûts d’acceptation plus élevés pour les commerçants, accentuant ainsi la pression sur leurs marges.
Prestataires de paiement : place à l’orchestration axée sur la performance
La communauté des prestataires de paiement a radicalement changé de visage ces dix dernières années. Historiquement, les paiements étaient gérés par les banques et par quelques prestataires internationaux de services de paiement (PSP) proposant des solutions de bout en bout : une proposition de valeur lisible, fondée sur un fournisseur unique, une intégration unique et une couverture mondiale.
Progressivement, ce modèle s’est fragmenté et pour s’articuler aujourd’hui entre :
- des prestataires spécialisés dans l’acquisition et le processing,
- des plateformes intégrées, comme Adyen, combinant échelle et fortes capacités techniques,
• des acteurs spécialisés dans la fraude, l’authentification et l’optimisation.
Même si tous les nouveaux acteurs n’ont pas réussi, la tendance est à la spécialisation, sous l’impulsion des commerçants plus en recherche de performance que de simplicité pour leurs paiements. Les architectures multi-prestataires deviennent donc la norme, souvent coordonnées via des couches d’orchestration qui concurrencent directement les fournisseurs full-service. L’intégration seule ne justifie plus une prime tarifaire, sauf lorsqu’elle génère des gains de performance mesurables, ce qui, dans de nombreux cas, n’est pas le cas.
Dans le même temps, les prestataires de services de paiement remontent la chaîne de valeur, en fournissant en sus d’une infrastructure des moteurs décisionnels pilotant le routage, les stratégies d’authentification et le dénouement des transactions.
Les infrastructures multi-rails mettent les réseaux de paiement sous pression
L’infrastructure des paiements en France repose largement sur les cartes co-badgée, associant le scheme domestique CB aux réseaux internationaux Visa et Mastercard. Si CB reste dominant pour les paiements domestiques par débit, l’équilibre évolue progressivement. D’autres réseaux internationaux, comme American Express ou UnionPay, s’ancrent également en France, bien que leurs volumes restent plus faibles, voire confidentiels au regard de l’acceptation commerçant.
Les réseaux Visa et Mastercard prennent d’assaut les segments à forte valeur, en particulier les cartes commerciales, avec un impact direct sur l’économie des paiements en raison de frais plus élevés pour les commerçants.
La réglementation a également fortement contribué à façonner l’industrie actuelle. Les plafonnements des commissions d’interchange et l’interdiction des surcharges ont standardisé les prix et protégé les consommateurs, mais ils ont aussi réduit la capacité des commerçants à orienter les choix de paiement. En conséquence, la concurrence s’est déplacée du rail vers l’interface. Cela explique l’essor des wallets et du BNPL, qui se différencient par l’expérience utilisateur (UX) et les services à valeur ajoutée, et non par l’infrastructure sous-jacente.
Parallèlement, les paiements instantanés et les rails A2A se développent à travers l’Europe. En France, leur adoption reste progressive, non pas en raison d’un manque de préparation des infrastructures, mais à cause des enjeux d’intégration, d’expérience utilisateur et de l’absence, jusqu’à présent, d’un cas d’usage grand public véritablement convaincant.
Nous assistons donc à une transition progressive vers un environnement multi-rails.
Comment les commerçants arbitrent leur stratégie de paiement
Les commerçants sont mis au défi d’arbitrer entre les différents moyens de paiements dans un environnement contraint. La stratégie paiement se structure autour de trois questions :
- intégration contre performance : les fournisseurs intégrés sont simples à mettre en œuvre, les solutions spécialisées obtiennent souvent de meilleurs résultats,
- global contre local : les acteurs internationaux ont une plus grande capacité à diffuser l’innovation, tandis que les solutions locales ont des atouts à faire valoir en matière de coûts ou d’acceptation,
- valeur contre coût : les paiements influencent les marges via les frais, la conversion, la fraude et la complexité opérationnelle.
Dans la pratique, la stratégue repose surtout sur le choix entre complexité et performance. Les commerçants acceptent de plus en plus la complexité opérationnelle lorsqu’elle s’accompagne de gains mesurables en matière d’acceptation, de coûts ou de conversion. Le principal levier contrôlable réside désormais dans l’exécution, et non dans les prix, car l’avantage concurrentiel dépend de la capacité à optimiser le routage, l’authentification et le design du checkout dans un cadre réglementaire contraint.
L’impact de la réglementation des paiements en France
En France, la seconde directive sur les services de paiements (DSP2 / PSD2) a contribué à changer en profondeur le paysage des paiements en imposant l’accès aux infrastructures de compte et en ouvrant la voie aux alternatives de paiement de compte-à-compte (A2A). Plus important encore, l’authentification forte (Strong Customer Authentication – SCA) a déplacé une partie de la décision transactionnelle des commerçants vers les émetteurs, à travers l’intégration du contrôle dans le flux de paiement.
L’impact initial a été une baisse mesurable des taux de conversion. Même si l’optimisation via les exemptions et l’authentification basée sur le risque ont permis d’en limiter les effets, la performance d’acceptation dépend désormais fortement du comportement des émetteurs et des capacités des PSP : le contrôle a été redistribué, sans revenir aux commerçants.
Dans le même temps, la troisième directive sur les services de paiement (DSP3 / PSD3), le règlement sur les services de paiement (PSR) et les initiatives autour des paiements instantanés réduisent les barrières à l’entrée pour les modèles de compte-à-compte. Cela ne signifie toutefois pas un remplacement imminent des cartes, qui conservent des avantages structurels en matière d’interopérabilité, de gestion des litiges et d’expérience utilisateur.
La réglementation a également comprimé l’économie des émetteurs. Les plafonds d’interchange ont réduit les revenus générés par les cartes grand public, limitant les incitations à l’innovation produit. Cela a permis à des modèles alternatifs — notamment le BNPL et les expériences centrées sur les wallets — de concurrencer les cartes sur l’expérience utilisateur et le financement intégré plutôt que sur les prix.
Les commerçants évoluent donc désormais dans un environnement où les coûts sont régulés et les décisions distribuées : ils peuvent optimiser, mais plus véritablement négocier.
Souveraineté des paiements et avenir de la chaîne de valeur en France et en Europe
La souveraineté est désormais au cœur de l’agenda européen des paiements. Bien que la France dispose d’options domestiques solides, comme CB, elle reste dépendante des acteurs mondiaux au niveau de l’interface, là où les wallets contrôlent la relation client.
Des initiatives comme Wero cherchent à répondre à cet enjeu en construisant une alternative européenne A2A. Si l’ambition est claire, son exécution reste incertaine face à des écosystèmes cartes déjà solidement installés et à des wallets offrant une expérience utilisateur supérieure. Renforcer la souveraineté des infrastructures ne garantit pas automatiquement le contrôle de l’interface, comme le montrent déjà certains modèles émergents tels que l’agentic commerce : le contrôle se rapproche de plus en plus du lieu où les décisions sont prises.
Les cartes sont rebattues
Le marché français des paiements est en phase de rééquilibrage. Si l’infrastructure reste stable, ceux qui contrôlent l’interface, orchestrent les transactions et influencent les décisions en temps réel captent désormais la valeur.
Dans ce contexte, le risque pour la France — et plus largement pour l’Europe — est clair : sans maîtrise de l’interface, la seule possession de l’infrastructure ne suffira pas à préserver l’influence économique et stratégique.