Premier volet d’une série en trois parties consacrée au projet Agorá, visant à expérimenter la tokenisation pour améliorer les paiements transfrontaliers. Cet article sera suivi d’un comparatif de cette initiative, soutenue par les banques centrales, à des projets concurrents. Un troisième article consacré aux enseignements pour les trésoriers complète notre dossier.
Projet public-privé piloté par la Banque des règlements internationaux (BRI), Agorá vise à accélérer et sécuriser les paiements transfrontaliers de gros montant grâce à une plateforme commune et programmable, où circulent réserves de banque centrale et dépôts bancaires tokenisés. En juillet, des tests en valeur réelle ont porté sur environ 800 000 CHF dans six devises, pour un délai moyen de règlement d’environ 80 secondes.
À l’occasion de la dernière conférence EuroFinance à Barcelone, Morten Bech, responsable du centre suisse du BIS Innovation Hub et coprésident du projet, a fait le point sur les avancées de la plateforme. Celle-ci reste un prototype, sans date de lancement.
Agorá
Lancé en avril 2024 sous les auspices de la BRI et de l’Institute of International Finance (IIF), chargé pour sa part de fédérer les banques commerciales, Agorá cherche à démontrer qu’un registre partagé et programmable peut améliorer le fonctionnement des chaînes de correspondance bancaire sur les paiements transfrontaliers : délais réduits, paiements plus transparents, risques moindres pour les banques.
Le prototype couvre trois points : le règlement atomique entre devises, sans rompre la relation entre les déposants et leur banque ; l’allègement des contrôles préalables aujourd’hui effectués en double par plusieurs banques de la chaîne, sans modifier les normes existantes ; l’amélioration du filtrage des sanctions et des contrôles de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme (LCB-FT). Le projet conserve ainsi le modèle de la correspondance bancaire, avec les banques centrales et les dépôts bancaires au cœur du dispositif.
Huit banques centrales y participent, dont la Banque de France pour l’Eurosystème, la Réserve fédérale de New York et, depuis mai, la Banque du Canada.
Côté privé, plus de 40 établissements réglementés sont engagés, dont les banques américaines JPMorgan, Citi, BNY et Wells Fargo, les britanniques HSBC et Barclays, ainsi que BNP Paribas, Crédit Agricole CIB et le groupe BPCE pour la France.
Agorá cible les paiements de gros montant, soit environ 91 % de la valeur des paiements transfrontaliers, y compris les paiements des grandes entreprises. Les transferts de fonds des particuliers ne sont pas concernés. Sur le fonctionnement, banques commerciales et banquiers centraux viennent inscrire sur une même plateforme leurs propres passifs, dépôts et réserves sous forme de jetons. Le dispositif conserve le système à deux niveaux : les banques centrales servent les banques, les banques servent leurs clients.
Selon l’analyse juridique de la BRI, la tokenisation ne modifie pas la nature juridique des réserves et des dépôts sous-jacents. Un dépôt tokenisé reste un dépôt auprès de la même banque, échangeable au pair, et non un nouveau crypto-actif.
Fonctionnement
Dans le fonctionnement d’Agorá, les dépôts tokenisés sont inscrits sur un registre commun, dit unificateur. Les réserves tokenisées sont inscrites sur des registres distincts, un par juridiction, ce qui permet à chaque banque centrale de garder la maîtrise de sa monnaie.
Le changement porte surtout sur l’ordre des opérations. Aujourd’hui, messages et fonds circulent ensemble le long d’une chaîne de correspondants. Une erreur renvoie le couple instructions et fonds en sens inverse. Agorá suit une approche différente. Le process aligne d’abord toutes les informations (bénéficiaire, chemin de paiement, résultats des contrôles de conformité, montant de change), puis bloque les fonds et règle toutes les jambes du paiement en même temps.
Morten Bech a repris une comparaison entendue ailleurs : celle d’un mariage collectif, où soit chacun dit oui, soit personne n’est marié. Si un contrôle échoue ou si une partie ne peut pas bloquer ses fonds à temps, le paiement n’a pas lieu : il n’y a rien à dénouer ni à rapprocher.
Cycle d’un paiement Agorá · 5 étapes, 2 sorties
Les dépôts tokenisés circulent sur le registre unificateur partagé, les réserves tokenisées sur le registre propre à chaque banque centrale. Un coordinateur de paiement exécute toutes les jambes ensemble ou les annule toutes.
Chaque banque continue d’effectuer ses propres contrôles de sanctions, de LCB-FT et de fraude, mais en parallèle et non plus l’un après l’autre. Seul le résultat, favorable ou défavorable, est partagé le long de la chaîne. Seules les banques parties prenantes à la transaction en connaissent le détail.
Le caractère définitif du règlement a été examiné du point de vue juridique. Cette définition varie d’un pays à l’autre. Les juristes du projet jugent le caractère définitif du règlement atteignable dans les sept juridictions d’origine, au moyen de dispositions qui figureraient dans les rulebooks de la plateforme. À ses interfaces, le prototype utilise la norme ISO 20022 (pacs.008, pacs.009, camt.053) et les identifiants d’entité juridique (LEI), ce qui permet aux systèmes existants des banques de s’y connecter.
Ce que les tests ont montré
La phase I a atteint ses objectifs : un prototype opérationnel, testé par les établissements participants et adossé à une analyse juridique, décrit dans un rapport de 97 pages publié le 27 mai. En juillet, des tests en valeur réelle y ont fait transiter des fonds réels.
| Tests en valeur réelle, juillet 2026 | Résultat |
|---|---|
| Participants | 28 banques et banques centrales en Asie, en Europe et en Amérique du Nord |
| Volume | Environ 800 000 CHF en 30 transactions, sur 17 scénarios |
| Devises | CHF, EUR, GBP, JPY, KRW, USD |
| Montant unitaire | De 9 000 à 125 000 CHF, ou contre-valeur |
| Cas d’usage | Paiements d’entreprise et interbancaires en une ou deux devises, paiement contre paiement (PvP), virements intragroupe |
| Délai | Environ 80 secondes en moyenne entre l’initiation et le règlement, sans intégration aux systèmes de règlement brut en temps réel (RTGS) ni au core banking |
| Opérateurs | SIX comme facilitateur opérationnel, Kaleido comme prestataire technologique |
Les participants ont apprécié de suivre le statut et le routage des paiements de bout en bout. Selon Morten Bech, deux des transactions de test impliquaient des trésoriers d’entreprise, qui en ont mesuré le potentiel.
Le rapport détaille aussi les limites. Le prototype n’a pas été conçu pour les volumes, la résilience ou la cybersécurité d’un service en production. Il n’intègre pas les mécanismes d’économie de liquidité et l’exécution du change. Lors des tests, le montant de change était saisi manuellement. Les dossiers qui exigent une enquête de conformité peuvent encore interrompre le traitement automatisé (STP). Enfin, la question de savoir qui détiendrait et exploiterait le registre partagé reste ouverte.
La réduction des coûts ne figure pas non plus parmi les objectifs prioritaires. Pour les promoteurs du projet, cet aspect relève de choix commerciaux plutôt que techniques.
Prochaines étapes
Agorá passe désormais de la faisabilité à la viabilité. Le coprésident du projet a identifié deux questions difficiles : le modèle économique et la gouvernance d’une infrastructure mondiale couvrant de nombreuses juridictions.
De nouveaux tests en valeur réelle sont prévus d’ici fin 2026, y compris en dollar canadien, selon Morten Bech. La BRI s’attend à ce que le secteur privé joue un rôle accru dans la phase suivante, avec une implication toujours étroite des banques centrales. Le rapport prévoit des travaux complémentaires sur les mécanismes d’économie de liquidité, la coordination des contrôles LCB-FT et sanctions, la cyberrésilience, l’interopérabilité et les règles de gouvernance.
Morten Bech n’a avancé aucune date. Il a cité CLS comme exemple d’infrastructure dont la mise en place a pris des décennies, en précisant qu’Agorá n’entend pas suivre ce chemin. Il voit dans la période actuelle une fenêtre pour décider si le projet doit aller plus loin.
Sources
- Project Agorá: tokenisation in practice, présentation et questions-réponses avec Morten Bech, EuroFinance, Barcelone, 18 septembre 2026
- Page du projet Agorá et résultats des tests en valeur réelle, BRI
- Project Agorá: a shared programmable platform for wholesale cross-border payments, rapport du BIS Innovation Hub, 27 mai 2026
- Communiqué sur le rapport du prototype, BRI, 27 mai 2026
- FAQ du projet Agorá, BRI
- Nouveaux participants au projet Agorá, Ledger Insights, 29 septembre 2026
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Projet Agorá (2/3) : Agorá face aux initiatives concurrentes
Projet Agorá (3/3) : les enseignements pour les trésoriers