Dernier volet de notre série en trois parties consacrée au projet Agorá, visant à expérimenter la tokenisation pour améliorer les paiements transfrontaliers. Parlons pour conclure des enseignements pour les trésoriers.

Projet public-privé piloté par la Banque des règlements internationaux (BRI), Agorá vise à accélérer et sécuriser les paiements transfrontaliers de gros montant grâce à une plateforme commune et programmable, où circulent réserves de banque centrale et dépôts bancaires tokenisés. Testé avec des fonds réels en juillet, le prototype n’a pas encore de date de lancement.

À l’occasion de la dernière conférence EuroFinance à Barcelone, Morten Bech, responsable du centre suisse du BIS Innovation Hub et coprésident du projet, a présenté les trésoriers d’entreprise comme de futurs utilisateurs d’Agorá, qui y accéderont par l’intermédiaire de leurs banques. Rien à acheter, ni à connecter, mais le projet soulève des questions de liquidité et d’organisation qui méritent d’être examinées dès maintenant.

Ce que Morten Bech a dit aux trésoriers

L’essentiel de la session a été consacré aux questions de la salle, pour la plupart très concrètes.

  • L’accès passe par la banque. Les trésoriers utiliseront les services de dépôts tokenisés de leurs banques, sans se connecter directement à Agorá ; un portefeuille numérique dédié est possible mais pas indispensable. Pour eux, il s’agira d’un paiement comme un autre, a priori plus sûr, plus rapide et moins coûteux, avec une confirmation quasi immédiate de l’arrivée des fonds.
  • Pas d’astreinte 24/7 pour la trésorerie. Le coprésident du projet s’attend à ce que la surveillance des flux en continu soit largement automatisée, y compris par des agents d’IA, les équipes n’étant sollicitées qu’en cas d’incident.
  • Atomique ne veut pas dire instantané. « Règlement atomique ne veut pas dire règlement instantané », a précisé Morten Bech : le règlement est conditionnel et un délai proche du temps réel vaut mieux que les plusieurs jours que prennent encore certains paiements. Une fois toutes les conditions remplies, toutes les jambes sont réglées d’un coup.
  • Les conventions d’intérêts et de liquidité vont évoluer. Une monnaie disponible en continu supposerait un calcul des intérêts lui aussi continu, ce qui estompe la frontière entre liquidité intrajournalière et liquidité au jour le jour. Morten Bech a indiqué que le projet cherche à réduire les besoins de liquidité. Le modérateur de la session a pour sa part fait valoir qu’un règlement plus rapide permet à chacun de détenir des coussins plus faibles.
  • La conformité fonctionne comme aujourd’hui, pour l’instant. Chaque banque de la chaîne confirme l’absence d’objection avant le règlement. Une plateforme commune pourrait ensuite réduire les contrôles redondants.
  • Le LEI compte. L’identifiant d’entité juridique a été pris en compte dans la conception des messages d’Agorá et le coprésident du projet s’attend à le retrouver dans toute version opérationnelle.
  • Agorá porte la jambe cash. Le prototype traite déjà le paiement contre paiement (PvP). Pour les titres, l’actif serait inscrit sur une autre plateforme et réglé contre de la monnaie de banque commerciale ou centrale sur Agorá, via des API.
  • Les paiements des grandes entreprises d’abord. Le cas type cité par Morten Bech est celui d’une entreprise suisse qui paie un fournisseur coréen, de bout en bout. Le modérateur a ajouté les flux urgents comme les appels de marge, déclenchés automatiquement dès que les conditions contractuelles sont réunies.
  • Une couverture large à long terme. Les marchés délaissés par la correspondance bancaire font partie de la vision, selon le coprésident du projet, une fois le modèle éprouvé avec les participants actuels.

Ce que cela implique pour les trésoriers

À ce stade, Agorá ne change rien aux opérations courantes. Le projet modifie en revanche les questions à poser aux banques et les hypothèses à tester dans les politiques de trésorerie.

Ce qu’un service opérationnel apporterait :

  • Le règlement en tout-ou-rien supprime les paiements bloqués en milieu de chaîne, et la vérification préalable du bénéficiaire réduit les corrections et les retours.
  • Visibilité. Chaque partie suit le statut du paiement de l’initiation au crédit, ce qui répond directement au problème actuel de traçabilité.
  • Disponibilité. L’exécution ne dépend plus des horaires des systèmes de règlement brut en temps réel (RTGS), ce qui ouvre des mouvements de liquidité le week-end et la nuit.
  • Programmabilité. Les paiements peuvent être conditionnels, par exemple libérés à la confirmation d’une livraison ou d’un appel de marge.

Les points en suspens :

  • Le coût du change. Les spreads restent affaire de négociation commerciale. Le PvP supprime le risque de règlement, pas la marge.
  • Les blocages de conformité. Un paiement qui nécessite une enquête reste en attente.
  • La disponibilité 24/7. Des paiements en continu supposent une monnaie de banque centrale disponible en permanence, ou des banques qui immobilisent de la liquidité sur la plateforme, ce qui a un coût.

Cinq démarches à engager dès maintenant pour le trésorier :

  1. Demander à ses banques si elles participent à Agorá, au registre de Swift ou à Pontes, et quelles devises et quels corridors elles prévoient de proposer.
  2. Demander comment les dépôts tokenisés seront documentés, tarifés et protégés par rapport aux dépôts classiques.
  3. Demander comment fonctionneront les dates de valeur, les heures limites (cut-off) et le calcul des intérêts pour les virements du week-end et de nuit, y compris dans les structures de cash pooling.
  4. Fiabiliser les données : LEI et données de paiement ISO 20022 entièrement structurées, sur lesquelles reposent les plateformes de type Agorá.
  5. Identifier les flux candidats : financements intragroupe, paiements fournisseurs urgents, appels de marge et règlement du change.

Les solutions portées par les banques arriveront vraisemblablement en premier. Le registre de Swift et les dépôts tokenisés propres à une banque servent déjà certaines entreprises : le choix entre ces infrastructures se posera avant l’arrivée d’Agorá.

Sources

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Projet Agorá (1/3) : le projet, son fonctionnement et son état d’avancement

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